dimanche 15 février 2015

L'autodétermination

Mon amie, ton histoire m'en rappelle une autre.
Quand j'étais petit, j'allais en vacances chez mes grands parents maternels, les agriculteurs. Mon grand-père Maurice, qui avait sauvé sa peau de justesse sous les bombardements de 14-18, aimait bien écouter la radio le soir, avant de se coucher.
C'était, à cette lointaine époque, un de ces vieux postes à lampes, branchés sur le secteur et posés à demeure sur un meuble de la salle-à-manger-cuisine-salon-chaufferie qui, avec la chambre-à-coucher, formait l'essentiel de l'habitat rural. Ma grand-mère, Ernestine, était déjà couchée et l'appelait de l'autre côté de la cloison : "Tuye, Maurice, tuye. Vine te couchar" ("Tue, Maurice, tue. Viens te coucher" signifiant, tu l'auras compris, "Éteins, Maurice, éteins, cette p... de radio qui me prive de ta présence et m'empêche de m'endormir"). 
Je me souviens d'avoir entendu, sur ce même poste, un dimanche où nous étions venus manger, une allocution (ça s'appelait comme ça) du général de Gaulle (si je te parle de gaule, tu vas bondir...).
C'était pendant la guerre d'Algérie (tu n'étais pas née). Mon grand père Maurice vouait un véritable culte à de Gaulle (mon père aussi, ma mère aussi). Il y avait, en ce temps, beaucoup de "reportages" sur les "événements" d'Algérie et, dans ces "reportages", j'entendais bien sûr beaucoup de bruits caractéristiques des feux d'artifices et autres pétards, bruits que j'affectionnais déjà entre tous mais, ici, mêlés aux chants lugubres des sirènes.
Nous habitions un temps et une région où seuls les riches avaient la télé et où les images de Paris-Match m'étaient indéchiffrables. Cette association de bruits, pour moi joyeux et associés à des fêtes, cadrait mal avec les sirènes de police, de pompiers ou d'ambulance (je ne faisais pas alors la différence) et surtout avec les tronches inquiètes des adultes qui, autour du poste, formaient le cercle immédiat de ma famille. 
J'avais eu l'occasion de voir, à Bordeaux, passer, toutes sirènes hurlantes, la grande échelle des pompiers. Véhicule rouge, magnifique, luisant, bondissant, long, très long, rapide, très rapide, d'autant plus rapide que sonnant de toutes ses sirènes. A une époque où nous, les minots de la campagne, sortions des maisons dès que le bruit d'un moteur, un peu plus rugissant que celui des automobiles ordinaires, se faisait entendre, cette voiture des pompiers m'avait laissé une très forte empreinte. J'avais pu l'observer plus à loisir, par la suite, aux vitrines des marchands de jouets.
Dans cette allocution de de Gaulle, un mot revenait souvent : autodétermination. Je comprenais bien qu'il s'agissait sans doute de quelque chose destinée à mettre fin aux affrontements : l'auto-des-terminations. Dans ma jeune cervelle, cette autodétermination avait une image et un son. C'était évidemment un véhicule du même type, de la même couleur et de la même vitesse que cette - magique et effrayante aussi - grande échelle des pompiers, entrevue à Bordeaux.

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