lundi 22 avril 2013

Rupture


Je suis allé rendre visite à mon ami Michel Gautier. C'est mon ami et ce fut un de mes premiers patrons. Le seul que je garde encore dans mon cœur. 
Je n'avais pas prévenu. Cela faisait bien dix ans que je ne l'avais pas vu… 
Évidemment, porte close.

Les bateaux ne sont pas au bas des marches, devant la maison. Ils sont cinquante mètres en amont, amarrés tous les trois le long de la cale. Maintenant en alu, ils ont conservé la forme des bateaux de bois que nous utilisions pour l'alose, il y a trente ans.
Un cormoran pêche. Il plonge d'un côté du bateau et ressort de l'autre. Sans se lasser, il recommence. De temps en temps, je le vois avaler sa prise d'un mouvement précis du cou. Il est tranquille. La cale et le bourg sont déserts en cette matinée frisquette de fin mars.
Avec un rien de nostalgie, je regarde le vide immense que laisse l'ancien pont suspendu. Sur la culée inutile, la mafia touristique a fait sceller un canon (trouvé en Garonne ?) et une ancre. Si l'ancre rappelle les pinasses qui descendaient, au XIXe, le pinard de la région jusqu'à Bordeaux, je me demande ce que vient foutre ce canon, au milieu de ce petit bourg qui n'a jamais eu le moindre bout de rempart à défendre. Ses plus gros combats, c'est contre Garonne qu'il les a menés. Quand le fleuve monte, tout le village est sous l'eau sauf la place et les quelques maisons autour. Les champs inondés désoeuvrent les paysans. Les routes sont coupées. En suivant les digues à pied, tout le monde se retrouve sur la place et dans le bistrot qui ne désemplit pas. On fait des crêpes. On sort les cartes et des bouteilles. Les quelques-uns qui savent manœuvrer un bateau dans le grand courant de crue sont à bord, la godille d'une main, la gaffe de l'autre. Dès qu'ils voient passer un morceau de bois charrié par Garonne, ils s'élancent. Le bois appartient au premier qui mettra le croc de sa gaffe dessus. Après, ça va très vite. On s'entraide pour remorquer le tronc à quai. Il est aussitôt hissé, roulé, débité et les planches, ou les bûches, sont stockées au sec, au fond de quelque remise. Tantôt l'une, tantôt l'autre.
Ce temps est bien fini et c'est le fuel qui chauffe maintenant les maisons.

Une camionnette blanche traverse la place et s'arrête sur la cale. Je reconnais le chauffeur. Il descend la glace. "Cartahu ! Qu'est ce tu fous là ?" me fait-il de sa voix éraillée. "Eh ! Je suis venu te voir."
Un coup d'œil aux amarres et "Viens à la maison".
L'escalier. Ici, on habite l'étage ; au rez-de-chaussée, inondable, on prépare les filets et les nasses à anguilles. 
Je lui ai porté des photos des dernières campagnes de pêche au grand filet, des photos d'il y a trente ans. "Mais, quel âge il avait Sébastien ? Et ça, mais c'est le Carretey ! Il est mort, le pauvre." 
Et les noms reviennent les uns après les autres. Belloc, Lavignac, Châtaignier, Jean le légionnaire, Didier Cailleton, la Caque… 
- Et ce jeune qui travaillait chez Renault. Zut, je trouve plus son nom. Il était de Jusix. Son père avait été pêcheur lui aussi. Souviens-toi Michel. 
- Je vois pas qui tu veux dire. 
- Mais si, son père venait nous voir souvent sur le gravier, avec sa casquette et son mégot en biais.
- Ah ! Oui : Chagnot  (on prononce le t final) ! Le vieux Chagnot ! Il est mort lui aussi…
Tu te souviens ce qu'on lui avait fait une fois ?"
- ?
- Ce type, à l'apéro, il ne buvait que du Mandarin. Un samedi soir, souviens-toi, en partant de la pêche, on s'est arrêté dans son bistrot et, à la place du pastis, on a sifflé toute la réserve de Mandarin. Le dimanche, il n'y en avait plus pour le Chagnot ! Tu te souviens, maintenant ?

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