vendredi 4 janvier 2013

Le pendule de Haddock


Le pendule de Haddock

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Pendule_de_Foucault.jpg
Le Vieux était fatigué. Il voulait y aller par le train. Pomme lui dit : "Tu nous emmerdes. Si t'es fatigué t'as qu'à moins travailler. On y va en voiture." C'était sans appel. On est donc parti dans la vieille bagnole, Pomme, le Vieux et Guizzy. Ses frères, en dépit de l'importance du déplacement, ont préféré rester à la maison.
Couché à côté d'Orléans. C'était la première fois que le Vieux rendait visite à sa mère depuis qu'elle s'était installée dans cette campagne pelée. Elle avait rejoint sa fille et son gendre que la concentration des industries du luxe avait contraints à déménager dans ce trou perdu au milieu des loess.
Pas brillant l'état sanitaire de la famille. La mère qui perdait un peu plus la vue à chaque mauvais coup de l'existence – et elle avait pas été tendre avec elle. La fille qui avait pris un kilo à chaque pot de Nutella. Le gendre enfin avec son pet au casque. Brave garçon, vaillant, syndicaliste chez LVMH, il avait commencé à avoir des hallucinations en voyant son patron, sur TF1, prédire en direct la fin du monde. Il avait fait sortir tout le monde de la maison en pleine nuit en gueulant : " Ils ont piégé la maison. Ils vont la faire sauter. ". Tout le monde était sorti en chemise sous la pluie, regardant leur maison qui manifestement ne voulait pas sauter. 
C'est dire le climat social de l'entreprise.
Après l'épisode, il avait été soigné quelques mois puis avait repris son travail. Depuis, il conservait, à la maison, un mutisme presque complet. Les seules qui s'en sortaient, c'étaient les deux nièces du Vieux. Quinze ans d'écart, mais c'étaient des solides. L'aînée, le père était parti quand elle était toute petite et depuis n'avait pas jugé bon de donner de nouvelles et le Vieux la considérait un peu comme sa fille. Elle venait compléter d'une touche féminine la portée des trois mecs qu'il avait eus avec Pomme.
Le lendemain, après une nuit calme, on est parti tôt. Il ne fallait surtout pas être en retard. On a pris le train aux Aubrays. Pour Paris.
Gare d'Austerlitz. Terne, grise, poussiéreuse, sentant l'huile de machine SNCF. Le métro, après une brève discussion avec Pomme qui en tenait pour le RER. Sortie Cluny. Les vieux murs des thermes romains. Le vendeur de tee-shirts, drapeaux, casquettes, sacs banane. Remonté le St-Michel vers Luxembourg. Les mendiants assis en tailleur ou à genoux sur le trottoir. Les yeux baissés. Devant la Sorbonne, les peintres à la bombe et au pochoir. Acrylique.
Rue Royer-Collard. C'est là qu'ils habitent.
Ca fait longtemps qu'ils sont ensemble ces deux-là. Elle l'avait remarqué sur un chantier de fouille, en Dordogne. L'année d'après, en juin, ils s'étaient croisés sur un autre chantier. Ils discutaient beaucoup. Le soir, ils rentraient à pied au campement, boudant, même sous la pluie, le vieux fourgon citroën qui ramenait les autres fouilleurs. Ce qui ne manquait pas de surprendre le Vieux. En août, arrivée avant lui sur le chantier de leur début, elle l'attendait. Le soir où il débarqua, il disparut presque aussitôt. Le Vieux lui laissa un mot – ils partageaient d'habitude la même cabane - " Si tu rentres, réveille-moi. ". Il ne rentra pas. Ce n'est que plus tard que le Vieux comprit le sentiment qui les unissait. Fameusement solide, le sentiment.
Il avait résisté à tout. A la séparation, pendant dix ans il avait travaillé en Suisse et elle à Paris. A la dinguerie de son vieux à elle. A la maniaquerie de sa vieille à lui. "Mais Pierre tu ne vas sortir habillé comme ça !" A la perte d'un frère qu'elle avait élevé. A la perte d'une belle sœur qui laissait deux petits enfants. A tout.
Oui vraiment, ce jour-là était un grand jour. Je vous dis pas les tracas administratifs pour en arriver là. Vous connaissez les préfectures comme moi.
L'interphone. Le clic de la serrure. L'escalier. Troisième étage.
Il est en blanc. Elle en bleu. Élégants comme jamais.
Derniers préparatifs. On se serre dans le tout petit appartement.
En route. Les petites rues de la montagne sainte-geneviève. tu parles d'une montagne. Ces Parisiens, c'est bien des prétentieux. En file indienne sur les trottoirs étroits. On passe à côté d'une bagnole couverte de poussière où quelqu'un a écrit, au doigt, "EXISTE AUSSI EN BLANC". D'abord, direction la mairie du cinquième. La famille et les amis qui se retrouvent devant les marches. Il fait doux, un peu gris. 
L'adjoint n'est pas arrivé. Retard. Déconnades devant le porche en attendant. L'huissier, la chaîne autour du cou. Entrez, entrez, "il" a téléphoné, "il" ne va pas tarder.
La salle ad hoc. On s'installe. Au petit bonheur.
Il arrive enfin. Prétexte à la con : une inauguration, un truc comme ça. Il nous installe à sa façon. Les parents de Msieur à gauche. Les susdits se déplacent, s'installent au premier rang, à gauche. Les parents de Mdame à droite. Personne ne bouge. Elle a été abandonnée par sa mère à cinq ans. Son père, qui ne lui a jamais fait que des merdes, elle l'a pas prévenu. Mare des concessions. Personne ne bouge. Je répète : les parents de Mdame à droite. Une amie qui a compris se lève avec son mari et vient s'installer au premier rang. Biiiiien, on peut commencer maintenant. Baratin sur la mairie du cinquième et sur leur pedigree à tous les deux. Cérémonie, machin, signatures. Elle verse une petite larme. C'est son truc à elle, ça. La petite larme. Un jour comme aujourd'hui, on la comprend et elle était pas la seule à avoir la gorge et le cœur un peu serrés. Voilà, c'est fini. "La mairie du cinquième est heureuse de vous offrir…" Il demande : "une photo dédicacée du maire ?" Non, c'est une espèce de ravier.
On sort. En attendant d'aller casser une graine quelque part, il faut trouver quelque chose à faire. On peut pas s'entasser à tous dans l'appartement. Le Panthéon nous tend ses colonnes racoleuses. Juste la rue à traverser et puis c'est toujours mieux que la fac à faschos d'à côté. Qui se visite d'ailleurs peut-être même pas. Le Vieux déconne "Entrrre ici, Pierre-Alain…" Il s'appelle Pierre-Alain mais dans sa famille on l'appelle Pierre. Pierre tout court. Depuis petit.
Tumulte au guichet, entre ceux qui ont la carte du ministèredelaculture - mais ça marche pas ici - ceux qui ont des enfants en âge de pas payer. Il (ou elle ?) règle pour tout le monde, ce qui accélère la procédure d'introduction dans ce haut temple républicain.
Ouais, le ministèredelaculture, c'est un truc qu'ils n'ont pas en Suisse. C'est aussi l'objet d'une très vieille plaisanterie entre lui et le Vieux. Un jour que le Vieux le blaguait sur l'inanité du concept de marine suisse, il lui avait répondu : "Vous avez bien un ministèredelaculture en France !" Ce boulet imparable, jailli d'une des plus virulentes bouches à feu de l'esprit valaisan, avait définitivement coulé toute velléité de plaisanterie-bateau sur ladite marine. Bref, le Vieux était allé radouber ses vaisseaux et n'avait plus jamais engagé le combat sur ce terrain. Ou, peut-être, était-il allé couler sa flotte en rade de Toulon. Autre spécialité bien française.
Mais pour l'instant, ce qu'ils étaient allés voir, c'était le pendule. Le grand pendule de Foucault. Réinstallé comme au moment de l'expérience, la ficelle accrochée au plus haut du grand dôme. La boule oscillant inlassablement, forte de ses 70 kilos. Pierre explique le principe à ceux qui ne se souvenaient plus bien ou qui l'avaient toujours ignoré. Le pendule, lâché depuis un coin de la salle, oscille toujours dans le même plan vertical. Le Panthéon, entraîné dans la rotation folle de la Terre, tourne heure après heure autour de ce plan vertical. C'est comme ça que Foucault (Léon, 1819-1878, pas Charles de) démontra la rotation de la Terre en 1851. Un jour comme aujourd'hui, un petit clin d'œil à ce grand homme n'était pas déplacé. Et des grands hommes, il y en avait plein les sous-sols. Aussi, quand chacun, convaincu que le pendule, de minute en minute, de balancement en balancement, ne pointait plus le même point de la salle, fut las d'assister à l'oscillation inexorable - et je ne suis pas sûr que tout le monde ait compris à quoi pouvait bien servir cette balançoire sur laquelle il était interdit de monter -, tous descendirent à l'étage au-dessous rendre un petit hommage, chacun à son grand homme de prédilection. Qui à Schoelcher (Victor, 1804-1893) qui obtint l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848. Qui à Moulin (Jean, 1899-1943) dans l'abside duquel on a eu le mauvais goût de descendre la dépouille de Malraux (André, 1901-1976) pilleur de temples cambodgiens et inénarrable inventeur du ministèredelaculture justement. Qui à Braille (Louis, 1809-1852), le seul dont le nom est écrit deux fois à gauche de sa porte, la deuxième fois avec des petits points en relief. Ce qui ne manqua pas de rappeler au Vieux cette peu respectueuse histoire : Que dit un aveugle quand on lui fait toucher du papier de verre ? Il dit "Putain, que c'est écrit petit !" Il est pénible le Vieux, même un jour comme aujourd'hui, même dans un endroit comme ça, il faut qu'il pense à des conneries. Ça lui portera tord.
L'heure de la croque ayant sonné, tout le monde se retrouve, non sans quelque difficulté, à la sortie de la crypte pour gagner l'antre proche d'un marchand de thé. Ambiance totalement dépaysante. Mélange d'odeurs subtiles sur la cime desquelles se pavane la bergamote. Le sol est un dédale entre des vitrines de curieux accessoires, théières ventrues du Népal, filtres de toute sorte, coffrets de bois luisant. Les murs disparaissent derrière les boîtes des précieuses feuilles. Mais on est pas venu pour regarder les vitrines. Ce qui nous attire se tient au premier étage où un brunch, amélioré de vins blancs et rouges, attend. Petite salle, murs clairs. On se serre autour des tables. Ca mange, ça rigole, le Guizzy notamment avec sa charmante voisine.

Mais la poupe sombre du Karaboudjan se profile. C'est qu'on a quitté le cinquième arrondissement pour les quais de la Seine. TOUTT ! TOUTT ! lance la sirène. Le Karaboudjan est un cargo en fin de carrière qui fait le trafic de l'opium en mer rouge. Qu'est-ce qu'il fout en face de la tour Eiffel ? Y'en a pas assez de trafics ici ?
A travers le hublot d'une cabine, on aperçoit une bouteille de whisky, vide, sur une pauvre table. Le capitaine ne nous est pas inconnu. Archibald, son prénom. Son nom, Haddock.
On est au Musée de la Marine. Avant que cet acquis du Front Populaire ne soit démantelé par l'Enarquie aménageuse qui prétend gouverner ce pays, une exposition "Mille sabords ! Tintin, Haddock et les bateaux" a attiré notre curiosité bédéphile, maritime et postprandiale. Magnifique exposition où se mêlent, au milieu des boites de crabe (aux pinces d'or), maquettes de canots, pompe à air - d'époque - pour scaphandrier, planches autographes de Hergé, entre un portrait encadré du chevalier François de Hadoque et la mappemonde receleuse de joyaux retrouvée dans la crypte de Moulinsard. Etrange vertige. Ces objets, bien réels, tangibles quoique échappés d'une double fiction, celle de la bédé d'abord, celle du passé reconstitué du capitaine Haddock ensuite, font perdre tout repère. On se prend à croire à l'existence de cet ancêtre pourtant aussi fictif que son descendant. D'apparences en faux-semblants, la scénographie d'Anne Lebas et de Hyun-Jong Song nous mène bord à bord avec un monde déroutant où la réalité échappe face à la fiction matérialisée, où la raison troublée cède devant l'imaginaire. 
Il est temps de regagner la province.

Aucun commentaire: